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Pouvoir, argent et conférences: l'intenable mélange des genres de Nicolas Sarkozy

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«Est-ce que j’ai changé ? Non. J’aime toujours autant la politique. » En faisant son mea culpa le 2 décembre, face aux députés UMP, Nicolas Sarkozy n'est pas allé jusqu'au bout de sa pensée. Est-ce qu’il a changé ? Non. Il aime toujours autant la politique, le pouvoir… et l’argent. « Il ne peut pas s’en empêcher, comme écrivaient dès 2008 les journalistes Renaud Dély et Didier Hassoux dans Sarkozy et l’argent roi (éd. Calmann-Lévy). Le Président est un enfant. (…) Comme tous les enfants, il aime deux choses : le chocolat, dont il se régale dès qu’il le peut, et tout ce qui brille. Son rapport à l’argent est intime, étroit, permanent. »

Nicolas Sarkozy en conférence à Doha (Qatar), le 11 décembre 2012.Nicolas Sarkozy en conférence à Doha (Qatar), le 11 décembre 2012. © Reuters

Ses nouvelles fonctions de patron de l’opposition, la situation financière catastrophique de son parti – dont les seules dettes bancaires s'élèvent à 76,2 millions d'euros – et les nombreux obstacles qu’il doit contourner s’il veut assouvir ses ambitions pour 2017, n’y changeront rien. L’ex-chef de l’État entend bien continuer à « faire du fric », comme il le répète élégamment depuis plusieurs années. « Je fais ça (président – ndlr) pendant cinq ans, et ensuite, je pars faire du fric comme Clinton, 150 000 euros la conférence », confiait-il à ses proches dès 2008, quelques mois seulement après son entrée à l’Élysée.

Il ne leur avait pas menti. À peine l’épreuve du 6 mai 2012 passée, Nicolas Sarkozy a mis ses plans lucratifs à exécution. Pendant deux ans et demi, alors que sa famille politique sombrait dans l’indifférence générale – et dans la sienne en particulier –, l’ex-chef de l’État, devenu conférencier de luxe, a parcouru le monde pour discourir devant des salles acquises à sa cause. Un coup à Las Vegas, un autre à Brazzaville, un autre encore à Monaco. La plupart du temps pour le compte de ces banques qu’il aimait tant vilipender durant son mandat, mais qui ont l'avantage de payer rubis sur l'ongle. « Tu comprends, je ne veux pas que ma femme me voie comme un chômeur », se justifiait-il devant un convive, lors d'un dîner organisé à l'été 2012.

Si l’on en croit les journalistes Nathalie Schuck et Frédéric Gerschel, auteurs de Ça reste entre nous, hein ? (éd. Flammarion), la vingtaine de prestations qu'il a effectuées en l'espace de dix saisons lui auraient permis d’engranger quelque 2 millions d’euros d’émoluments. À côté, les 363 615 euros de pénalités, dues aux irrégularités financières de sa campagne de 2012, qu’il vient de généreusement rembourser à l’UMP, pourraient presque passer pour une paille.

Bien avant qu’il ne l’officialise, Nicolas Sarkozy avait posé deux conditions à son retour : conserver ses privilèges d’ancien président – dont son bureau de la rue de Miromesnil et les collaborateurs payés aux frais de l’État qui vont avec – et poursuivre son cycle de conférences rémunérées. C’est donc tout naturellement que le nouveau patron de l’opposition s’était rendu à Séoul (Corée du Sud) le 14 octobre, en pleine campagne pour la présidence de l’UMP, pour prendre la parole au World Knowledge Forum. Et c’est avec autant de naturel qu’il s’est envolé le 6 décembre, soit une semaine seulement après son élection, pour Doha, où l’avait invité la Qatar National Bank. « Logé au Four Seasons non loin de Jean Todt ou de Salma Hayek, Sarkozy a profité de son séjour pour s’entretenir avec l’émir du Qatar Tamim Al Thani », a précisé Paris Match, qui a révélé l'information.

Nicolas Sarkozy et l'émir du Qatar, Hamad ben Khalifa al-Thani, en 2008. Ce dernier a transmis le pouvoir à son fils en 2013.Nicolas Sarkozy et l'émir du Qatar, Hamad ben Khalifa al-Thani, en 2008. Ce dernier a transmis le pouvoir à son fils en 2013. © Reuters

Cette escapade qatarie mérite que l’on y prête attention. D’abord, parce que ce n’est pas la première fois – loin s’en faut – que Nicolas Sarkozy prend un avion pour Doha. C’est là qu’il avait fait, en décembre 2012, sa première sortie publique depuis sa défaite, dans le cadre du forum mondial du sport, où il avait été personnellement invité par l’émir du Qatar. Quelques mois plus tôt, l’ex-chef de l’État était déjà discrètement descendu au palace Four Seasons, comme l’avait dévoilé Le Canard enchaîné, avant de partager un déjeuner et un dîner avec différents membres de la famille princière.

Nicolas Sarkozy est un grand ami du Qatar. Le 24 juillet 2007, jour de la libération des infirmières bulgares, il avait d'ailleurs salué le « geste humanitaire » concédé par cet « État ami », qui a joué un rôle d'accélérateur financier majeur dans ce qui reste l'un des épisodes précurseurs des relations entre l'ex-chef de l'État et Mouammar Kadhafi. Les liens entre l’émirat et la France se sont resserrés à partir de l'élection de 2007 : projets, investissements, rachats… Tout cela aurait été fait pour « acheter les dirigeants français », avait dénoncé le marchand d'armes Ziad Takieddine en avril 2013 sur France 24, avant d'ajouter : « Et ça commence avec Nicolas Sarkozy qu’ils ont acheté de toutes pièces. »

Une chose est sûre : l’ancien président a profité de toutes ses casquettes, y compris celle d’avocat, pour défendre la cause de ce petit pays du Golfe persique. Comme l’a raconté Mediapart, il s’est notamment beaucoup démené pour introduire l’émirat auprès de la Fédération internationale de football (FIFA) et de son autre ami, Michel Platini, président de l'Union des associations européennes de football (UEFA). Le hasard faisant décidément bien les choses, le Qatar a obtenu, à la surprise générale, la Coupe du monde de football de 2022.

Pour adresser des remerciements sur le passé, mais aussi prendre une option sur l'avenir, le Qatar était prêt à investir en retour quelque 250 millions d’euros dans un fonds d’investissement qu'aurait piloté Nicolas Sarkozy. Le projet était tellement avancé que ce dernier avait même reçu une lettre d'intention officielle de la part des autorités qatariennes. Il a finalement été abandonné. « Je ne l'ai pas fait et cela a été un sacrifice, confiait l'ex-chef de l'État à Nathalie Schuck et Frédéric Gerschel, en janvier 2014. C'est une façon de rester libre, donc disponible. »

L'homme d'affaires qatari et président du PSG, Nasser Ghanim Al-Khelaïfi, et Nicolas Sarkozy, le 29 novembre.L'homme d'affaires qatari et président du PSG, Nasser Ghanim Al-Khelaïfi, et Nicolas Sarkozy, le 29 novembre. © Reuters

Les relations entre le nouveau patron de l’opposition et ses amis qataris n’en sont pourtant pas restées là. En témoigne cette nouvelle conférence donnée pour le compte de la Qatar National Bank, dont le but officiel était de prodiguer « des conseils d’investissement en Europe et en France ». Certes, les esprits bien tournés argueront la nécessité de mettre la parole et l'expérience d’un ancien président au service des élites de ce monde. « Nicolas Sarkozy va poursuivre ses conférences et moi, je suis fier qu'il y ait un Français qui en fasse, comme Tony Blair et Bill Clinton », confiait ainsi le fidèle Brice Hortefeux, au mois d’octobre, oubliant au passage que Blair et Clinton sont, eux, de vrais retraités de la politique. À lire les verbatims des différentes prestations que l’ex-chef de l’État a réalisées, difficile d’imaginer que leur seul intérêt réside dans la fulgurance de ses propos.

Le mélange des genres est devenu la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy qui, au cumul des mandats, préfère celui des privilèges. Outre ses conférences rémunérées, le nouveau patron de l'opposition bénéficie encore de nombreux avantages, perçus au titre d’ancien locataire de l’Élysée. Accordés par une lettre valant « décision », datée du 8 janvier 1985 et signée par le premier ministre de l'époque, Laurent Fabius, ils sont estimés, en ce qui le concerne, à deux millions d’euros par an, sur fonds publics. Un bureau rue de Miromesnil (15 000 euros/mois), une poignée de collaborateurs, deux agents de police chargés d’assurer sa sécurité, une voiture de fonction… Autant de privilèges que l'ex-chef de l'État souhaite conserver, au grand dam de bon nombre d’élus, de gauche comme de droite.

Cinq députés socialistes se sont récemment emparés du sujet en signant une tribune pour appeler Nicolas Sarkozy à renoncer à ces avantages. « Au nom de quoi le contribuable français doit-il être le complice du retour caricatural du chef en manque de reconnaissance et d’actions ? », interrogent-ils. En guise de réponse, l’UMP s’est contentée de rappeler à Métro que son statut d’association interdit de rémunérer son président, reconnaissant toutefois que le nouveau patron de l’opposition bénéficierait, « comme n’importe quel président de parti », des services nécessaires à l'exercice de sa fonction : secrétariat, bureau, chauffeurs…

Que vont devenir les collaborateurs de la rue de Miromesnil payés sur fonds publics ? Et en particulier Consuelo Remmert, sa “conseillère affaires étrangères” ? La demi-sœur de Carla Bruni, qui avait déjà créé la polémique en intégrant la cellule diplomatique de l’Élysée en 2008, gère depuis deux ans et demi de l’agenda de conférencier de Nicolas Sarkozy. C’est elle qui, selon les auteurs de Ça reste entre nous, hein ?, « fait l’interface avec la Washington Speakers Bureau », la prestigieuse agence qu'a rejointe l'ex-chef de l'État après sa défaite et dans le catalogue de laquelle il côtoie Tony Blair, George W. Bush ou encore José Maria Aznar.

Notice biographique de Consuelo Remmert, publiée sur le site du World Economic Forum.Notice biographique de Consuelo Remmert, publiée sur le site du World Economic Forum. © www.weforum.org

Une collaboratrice payée aux frais de l’État pour organiser les conférences de luxe du nouveau patron de l’opposition ? L’idée fait grincer des dents dans les rangs mêmes de l’UMP. « Parmi les proches de Bruno Le Maire, (…) on aime rappeler que Nicolas Sarkozy rémunère 7000euros par mois Consuelo Remmert, la demi-sœur de sa femme, pour gérer l’intendance de ces conférences », écrivait L’Humanité au mois d’octobre. L'ex-chef de l'État compte-t-il régulariser cette situation ? Pour l'heure, aucune information n'a fuité sur le sujet. Contactées par Mediapart, ni Consuelo Remmert ni l'attachée de presse de Nicolas Sarkozy n'ont répondu à nos sollicitations.

Jusqu’à quand le nouveau patron de l'opposition pourra-t-il continuer à nager en plein mélange des genres ? Lui qui rejoue désormais un rôle politique de premier plan et souhaite aller encore plus loin en se présentant à la primaire UMP de 2016, peut-il conserver ses privilèges d'ex-chef de l'État et continuer à monnayer ses contacts comme conférencier de luxe ? Pour n'importe qui, l'incompatibilité entre les différentes casquettes de Nicolas Sarkozy est évidente. Mais pas pour lui.

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